Alger la Blanche

L'Algérie française

La conquête : L’intervention française en Algérie fut la suite inattendue d’une affaire commerciale et financière à laquelle se trouvait mêlé le dey Hussein. Celui-ci, mécontent du retard apporté par la France au remboursement de créances auxquelles il était intéressé, s’en prit au consul français qu’il frappa. Le gouvernement de Charles X, n’ayant pas obtenu d’excuses, riposta par le blocus d’Alger qui devait durer trois ans. À la suite de la canonnade d’un vaisseau parlementaire, une expédition militaire contre Alger fut décidée.

L’occupation restreinte
La prise d’Alger (5 juill. 1830) détermina la chute de la domination turque et une longue période d’anarchie. En Oranie, les tribus se ruèrent contre les garnisons de janissaires ou les groupes makhzen. Dans le Titteri, les çoff entrèrent en lutte, tandis qu’à Constantine le bey Ahmed réussissait à se maintenir grâce à ses alliances avec les grands seigneurs locaux, les djouad. Les Français, incertains de ce qu’ils devaient faire d’Alger, ne se décidèrent qu’en 1834 à garder les possessions déjà acquises, par égard au souhait des militaires et à l’« honneur national ». Toutefois la monarchie de Juillet n’avait pas de vues conquérantes ; elle ne songeait qu’à une « occupation restreinte » du littoral, l’intérieur du pays devant être abandonné à des chefs indigènes qu’on espérait opposer entre eux. Cette politique pacifique s’accordait mal avec les réalités locales.

En Oranie, un jeune marabout de naissance chérifienne, Abd el-Kader , s’était fait reconnaître à vingt-quatre ans comme sultan des Arabes par quelques tribus de la région de Mascara et s’installa dans l’ancien palais des bey. Le général français Desmichels, qui espérait s’en faire un allié, signa avec lui un traité par lequel il le reconnaissait comme souverain « émir des croyants » et lui assurait une aide militaire. Grâce à celle-ci, Abd el-Kader remporta sur les tribus du makhzen turc une victoire au Meharaz : elle marque pour les musulmans le début d’une nouvelle ère, celle des Chorfa arabes. Les Français ne prirent conscience de la montée de l’émir qu’un an plus tard, lorsque celui-ci eut installé des bey, occupé le Titteri, et surtout infligé au général Trézel le sérieux échec de la Macta.

Malgré un renversement provisoire de politique et l’adoption du « système guerroyant » du général Clauzel, les résultats militaires et politiques furent décourageants. Les interventions françaises, suivies de l’évacuation immédiate des villes et tribus traversées n’étaient pas décisives. Clauzel, pour faire triompher sa politique de conquête, voulut s’emparer de la capitale du beylik de l’Est, mais son expédition échoua complètement (nov. 1836).

Cet échec de Constantine décida le gouvernement à revenir à la politique d’occupation restreinte et d’entente avec les chefs musulmans. Le général Bugeaud, qui avait vaincu les troupes de l’émir à la Sikkak en 1836, crut pouvoir signer avec lui, le 30 mai 1837, le traité de la Tafna : la France abandonnait à Abd el-Kader les deux tiers de l’Algérie et ne conservait que deux enclaves autour d’Oran et d’Alger. Du moins, ce traité « inexplicable » permit-il aux Français de porter leur effort contre le Constantinois. Après de vaines négociations avec le bey qui refusait de reconnaître la souveraineté française, Constantine était occupée le 13 octobre 1837 et le dernier représentant du régime antérieur vaincu.
À la domination turque, la France substituait la sienne sur tout le Constantinois, par l’intermédiaire de chefs ralliés.

Les Français face à la guerre sainte
Pendant ce temps, Abd el-Kader édifiait, avec l’aide des tribus arabes et de troupes régulières, un État organisé, fondé sur la stricte application des principes coraniques, et dirigé par des nobles d’origine religieuse. L’entente franco-arabe ne résista pas au progrès des deux dominations. Abd el-Kader crut que le temps jouait en faveur des Français et se décida le premier à rouvrir les hostilités. Tandis qu’il appelait tous les musulmans à la guerre sainte contre les envahisseurs chrétiens, le gouvernement français se prononçait pour la conquête totale. Une guerre décisive les opposa de 1840 à 1847.

La supériorité militaire des Français fut longtemps tenue en échec par la mobilité des forces arabes. De plus, une telle guerre avait le caractère inexpiable d’une lutte religieuse. Bien qu’il pratiquât une guerre de mouvement et de razzias jugées efficaces, le général Bugeaud eut à faire face à des difficultés et à des rebondissements imprévus. La dévastation systématique des territoires de l’adversaire multiplia le nombre et l’acharnement de ses ennemis et interdit la réussite de ses pourparlers avec les lieutenants de l’émir. Le souverain du Maroc, cédant aux appels des confréries, s’engagea aux côtés d’Abd el-Kader ; il fallut les bombardements de Tanger et Mogador et la victoire de Bugeaud à l’oued Isly (14 août 1843) pour le contraindre à cesser son aide. En 1845, la guerre reprit dans les régions pacifiées à l’appel de divers mahdi, restaurateurs prédestinés de l’islam, dont le plus célèbre, Bou-Ma‘za souleva le Dahra, le Chélif et l’Ouarsenis. Abd el-Kader en profita pour reparaître en Oranie et soulever de nouvelles tribus ; mais il dut bientôt s’avouer vaincu et accepta de se rendre en décembre 1847. Avec lui disparaissait le rêve d’un État arabe qui se serait étendu à toute l’Algérie. Bien qu’il n’ait réussi à entraîner ni le Constantinois ni la Kabylie, et qu’il ait à peine eu le temps d’organiser son État, Abd el-Kader devait laisser le souvenir du premier souverain véritablement algérien.

Lorsque l’ancien bey de Constantine, qui tenait toujours l’Aurès, se fut rendu en 1848, seuls restaient encore insoumis les massifs montagneux kabyles. Des expéditions, menées longtemps sans plan d’ensemble, aboutirent enfin, en 1857, à une victoire décisive. Entre-temps, le Sud oranais et le Sud constantinois de nouveau révoltés furent déclarés pacifiés après les sièges de Zaatcha (1848), Laghouat (1852), et Touggourt (1854). L’Algérie était désormais conquise sinon soumise, comme devaient le montrer les révoltes postérieures.

Les insurrections sporadiques de 1858 à 1916
Si les insurrections sporadiques des Kabylies orientales de 1858 à 1860, de l’Aurès en 1859, du Hodna en 1860, furent relativement limitées et faciles à réprimer, l’insurrection de 1864 et 1865 fut la plus grave que l’on eût connue depuis 1845. Lancée par la grande confédération tribale à caractère confrérique des Oulad sidi Cheikh, elle s’étendit du Sud oranais au Titteri, puis gagna la majeure partie du Tell. La répression fut particulièrement difficile dans la province d’Oran, et les troubles persistèrent dans le Sud où il fallut envoyer une nouvelle expédition en 1870. En 1871, une nouvelle révolte, animée par la confrérie des Rahmaniya, parut plus sérieuse encore. Le tiers de la population s’insurgea, mais les colonnes françaises n’eurent à combattre que 80 000 moujahidin, dont beaucoup étaient démunis d’armes. Ce fut surtout une révolte de la plèbe kabyle encadrée par l’aristocratie féodale du Constantinois ; mais d’autres tribus s’insurgèrent sous d’autres chefs. Malgré son ampleur et son retentissement, elle fut peu dangereuse pour la domination française et vite écrasée.

L’Algérie ne devait plus connaître avant 1954 de grandes révoltes armées : le soulèvement d’El Amri (1876) ne toucha qu’une tribu, l’agitation de l’Aurès (1879) deux. L’affaire de Margueritte (1901) se borna à un village. L’insurrection du Sud oranais (1881-1883), conduite par un marabout des Oulad sidi Cheikh, Bou ‘Amama, fut à la fois un grand ghazzou saharien et une révolte des populations ; elle se termina par une paix transactionnelle avec les Oulad sidi Cheikh dissidents qui revinrent du Maroc. Pendant la Première Guerre mondiale, la région des Aurès s’insurgea, à la fin de 1916, pour protester contre la conscription, imposée maladroitement à ces populations mal soumises ; mais les troubles restèrent limités.

La colonisation
La conquête de l’Algérie eut pour corollaire la colonisation du pays. L’idée s’imposa, grâce à la propagande des « colonistes », de faire de l’Algérie une colonie de peuplement. Il apparut que c’était le moyen le plus efficace de consolider la conquête. Cette conviction devait prévaloir dans l’opinion française jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, encore qu’elle eût été fort discutée jusqu’en 1870. Elle explique que, en dépit de quelques tentatives d’hommes favorables à un régime de protectorat, tels Napoléon III et Jules Ferry, le souci de favoriser les colons l’ait presque toujours emporté sur la politique indigène.

La prise de possession des terres
La colonisation française reposa essentiellement, en Algérie, sur le principe de la « colonisation officielle ». L’administration des Domaines se procurait des terres par divers procédés d’expropriation, dont le « cantonnement », qui s’apparenta au refoulement des tribus, et l’affirmation des droits prétendus de l’État français sur les habous publics, les terres incultes ou sans maître, les forêts, etc. L’Administration créait ensuite et aménageait des centres villageois. Elle concédait gratuitement des lots individuels aux immigrants de nationalité française, sous condition suspensive de résidence obligatoire. La colonisation officielle s’adressa de préférence aux paysans du sud-est de la France et aux Européens d’Algérie. Quelque 700 villages français furent ainsi fondés qui modifièrent complètement la physionomie des campagnes algériennes où les agglomérations rurales, sauf en Kabylie, étaient fort rares.

La colonisation « libre », entreprise sans intervention ni assistance de l’État, fut longtemps la moins importante. Elle prit ensuite, après 1900, la première place. Elle se procura ses terres auprès des colons officiels et surtout par des achats aux musulmans. Une série de lois, qui soumettaient les propriétés indigènes au droit français, facilitèrent l’émiettement des propriétés indivises et leur acquisition par les Européens. En 1914, les colons disposaient au total de 2 123 288 ha ; en 1934, de 2 462 537 ha, dont 1 500 000 environ avaient été fournis par la colonisation officielle. Le quart du sol cultivé appartenait, dès lors, aux colons ruraux qui représentaient environ 2 p. 100 de la population agricole.

L’immigration européenne
La colonisation urbaine fut toujours supérieure en nombre à la colonisation rurale. Les villes européennes, centres administratifs puis économiques, attirèrent, outre les fonctionnaires et commerçants français, des étrangers de toute nationalité : en 1872, 60 p. 100 des Européens étaient des citadins et cette proportion devait constamment augmenter. Or les villes furent le véritable melting pot algérien.
Un peuple nouveau, composé en majorité de Français mais aussi de Juifs indigènes, déclarés français en 1870, et d’Européens naturalisés, surtout après la loi de naturalisation automatique de 1889, se constitua peu à peu en Algérie, essentiellement à partir de 1896, date à laquelle le nombre des Européens nés dans la colonie l’emporta sur celui des immigrés.

Les Européens étaient au nombre de 109 000 en 1847, 272 000 en 1872, 578 000 en 1896, 829 000 en 1921. Le rythme d’accroissement fléchit à partir de 1914. L’immigration française cessa presque complètement et les étrangers vinrent moins nombreux : en 1954, on recensait 984 000 Européens. Les étrangers, en majorité espagnols, mais aussi italiens, maltais, formèrent longtemps un pourcentage important de cette population : 42 p. 100 en 1872, 49 p. 100 en 1886. Avec la naturalisation automatique, la prédominance de la nationalité française s’affirma : en 1901, 364 000 Français dont 72 000 naturalisés récents et 189 000 étrangers ; en 1921, 629 000 Français et 196 000 étrangers, soit 23,7 p. 100 seulement. Le « péril étranger », dénoncé par les politiciens locaux, fut un phénomène historique moins important que la fusion progressive des étrangers et des Français, l’« algérianisation ». Les Européens d’Algérie se désignaient plus volontiers, en effet, sous le nom d’Algériens. Leur francisation ne cessa pourtant de se renforcer, et les revendications autonomistes, qui avaient tourné à l’émeute en 1898, cessèrent à peu près complètement avec l’apparition du nationalisme musulman.

L’œuvre colonisatrice
La grande œuvre des Européens fut la régénération de l’agriculture. Les cultures traditionnelles de céréales connurent un fort accroissement, surtout celle du blé qui, jusqu’en 1880, fut la véritable plante de la colonisation. Puis vinrent les cultures nouvelles et, parmi elles, la vigne qui transforma l’économie agricole. La France espérait que la vigne peuplerait le pays de petits viticulteurs français : par d’importants crédits, elle en favorisa l’extension. Le Tell se couvrit de vignes et le vin devint le premier revenu de l’Algérie. Mais la grande propriété viticole absorba les concessions des petits colons et rejeta les hommes. Il en fut de même pour d’autres cultures de spéculation. En 1930, la colonisation agricole n’était plus qu’une entreprise commerciale ou financière, dirigée par des cadres européens avec l’aide d’une main-d’œuvre indigène. L’agriculture, vouée aux productions rémunératrices et orientée vers l’exportation, enrichissait une minorité de la population européenne ; mais elle avait perdu toute justification coloniale : elle tarissait le peuplement français et concurrençait, sur le marché métropolitain, les producteurs nationaux. De leur côté, les Algériens musulmans lui reprochaient de sacrifier les cultures vivrières et de vouer le pays aux aléas de la monoculture.

La transformation économique de l’Algérie fut l’œuvre essentielle de la France. Le pays fut, peu à peu, équipé de voies de communication modernes : routes, voies ferrées, ports. L’infrastructure de base fut mise en place sous le second Empire et développée surtout entre 1900 et 1930, puis après 1946, essentiellement grâce à des emprunts publics lancés sur le marché financier français par l’Algérie, lorsqu’elle eut été dotée de l’autonomie financière.

Bien équipée pour un pays colonial, l’Algérie ne fut en revanche que peu industrialisée avant 1945. Le manque de combustible, les hésitations des entrepreneurs français ou leur hostilité de principe empêchèrent le développement d’une industrie moderne de transformation. L’industrie extractive était la seule à présenter quelque importance. L’administration locale, mal informée des réalités économiques, ne sut pas trouver et imposer de solutions à ce retard économique.

Source: E.U.


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