Alger la Blanche

Kateb Yacine

Aux dernières nouvelles qui datent déjà d'une double disparition curieusement simultanée, Nedjma (de Kateb Yacine) était enveloppée dans un sombre manteau qui recouvrait complètement son corps tant dévoré par la passion jamais rassasiée du poète.

Elle avait une rose rouge dans chaque main, disais-tu, Benamar. C'était le mardi 31 octobre 1989, dans « l'immense hangar de fret de l'aéroport Marseille-Marignane ».

Tu racontes comment tu as découvert l'égérie, venue dire adieu à deux cercueils en partance pour un dernier enfouissement dans la terre des Keblout, la tribu de leurs ancêtres. Un baiser sur l'un des deux cercueils, une caresse sur l'autre pour effleurer à peine le souvenir d'un amour devenu universellement fécond. Le baiser était pour son frère, Mustapha Kateb, et la caresse pour son cousin, Yacine Kateb, son amant le temps d'une éclosion, d'une fixation définitive pour bouleverser l'ordre des certitudes. En homme déjà mûr d'une injustice, à dix-sept ans, avant même que la vie ne lui délivre le droit de s'égarer, Yacine Kateb découvrit dans les bras de celle qui fut choisie pour le sauver de ses démons de révolte par son père, mille raisons de sombrer dans la poésie.

Irrémédiablement. Elle encouragea ses dérives, ayant certainement vibré au ton saccadé de ses Soliloques. Résista-t-elle longtemps à la tentation d'en préfacer la première impression ? Omar, tu nous apprends que cette première édition du recueil fut le produit de la rencontre heureuse de trois solitudes : un imprimeur (Carlaven) à la veille d'un dépôt de bilan, désireux de consacrer son dernier effort et un stock de papier à un envol poétique qu'il avait cru déceler la première femme musulmane conseillère municipale de l'Algérie des contrastes à laquelle elle échappera (Odette Zouleikha Béjaoui, née Kateb, la Nedjma de Yacine),

Kateb Yacine

l'adolescent évadé à la condition définitive de détenu administratif ayant vécu dans les rues de Sétif les jours sombres d'un mois de mai où l'on assassinait un peuple.
Dans l'infini silence du monde, occupé à fêter la victoire sur la barbarie.
Ecrit à l'âge des entassements, le roman-testament (Nedjma) dont on n'a pas encore épuisé les versions ni démêler les enchevêtrements, jamais égalé, contient toutes les blessures. Il suffit que les pages du livre se mettent à tourner comme agitées par un vent violent () de la fin du livre au début, pour en ressentir les douleurs. Elles ne cicatrisent pas.
Kateb Yacine portait en silence l'autre roman, celui qu'il n'écrira pas. Le roman de la Rose noire, Yasmina sa mère, devenue folle de le voir happé par le gouffre de l'Histoire un jour de mai 1945. Elle craignait de ne jamais plus pouvoir déverser sa tendresse sur cet enfant qui savait si bien écouter ses mélopées. Il en garda la musicalité pour la restituer en variations infiniment plus fortes. En chaque poète chante la voix d'une mère.

Yasmina la Rose noire, source d'un grand Destin
Qui, un jour d'ombres et de lumières
Descendit de son rosier pour prendre la fuite
Omar Mokhtar Chaalal : Kateb Yacine, l'homme libre.

La mère de Camus lui garda les yeux fermés sur l'injustice. Il n'avait pas à choisir. Il le fit pourtant. Jamais nous n'en guérirons.
Janine, la fragile « héroïne » de La femme adultère (nouvelle faisant partie du recueil L'exil et le royaume), l'écrit le plus significatif de la profonde déchirure d'Albert Camus, à mon sens, ne trouva que le vent de ce pays des immensités pour calmer l'étrange envie d'échapper à sa condition. Janine souffrait du mal d'absence d'amour sans s'en plaindre jamais. Elle remarquait bien les regards des hommes sur son corps encore désirable, mais elle ne s'en préoccupait pas outre mesure. Elle vivait aux côtés d'un mari « aux grosses mains imberbes qui l'avait submergée d'assiduités », bien à l'abri du besoin. « Mais du reste, de ce qui n'est pas le besoin le plus simple, où s'abriter ? »
Elle était pourtant femme comblée, presque heureuse. Mais pourquoi son mari, allant vendre ses tissus, éprouva-t-il le besoin de la sortir des roucoulades de ses méridionales algéroises, ce havre de paix encore loin des tumultes ? Il l'entraîna sur les routes, entre autocar bondé d'Arabes farouches et de militaires à l'affût, livré aux sables cinglants et aux pannes menaçantes, et la rue d'une petite ville où d'autres Arabes pouvaient se conduire en seigneurs et bousculer impunément sa promenade. Que cherchait-il à lui faire sentir ?
Face au désert, sur la terrasse du fort de cette ville où ils venaient d'effectuer une première halte, tout apparut à Janine dans une troublante clarté.
Lorsque, toujours aux côtés de son mari qui lui rabâchait sa fatigue et son envie de rentrer à l'hôtel, « appuyée de tout son corps au parapet » de la terrasse dominant l'immensité désertique, elle plongea dans la vision d'un monde insoupçonné qui la conquit tout de suite.
Fatalement, le soir-même, elle ne résista pas à la tentation d'abandonner la couche conjugale où dormait paisiblement son mari exténué, alla rejoindre dans le froid, la nuit et la peur, son premier amant. Il l'avait complètement séduite et, durant un moment d'ébats charnels puissants, dénoua « un nud que les années, l'habitude et l'ennui avaient serré ».
Le désert, buveur d'étoiles par grappes, allié du ciel son complice d'immensité, assouvit dans une étreinte violente les désirs jusque-là contenus de la femme offerte.
Janine commit l'adultère, mais elle resta fidèle à son mari.
Lorsqu'elle revint, à elle, à lui, se blottir contre l'assurance du confort matériel, elle éclata en sanglots. Comme pour exprimer son désarroi d'avoir cédé à la tentation de goûter à une autre manière de se laisser dévorer par les passions de ce pays. Elle y vivait depuis toujours et le découvrait enfin.
C'est ce que j'ai retenu de la façon dont Albert Camus souffrait l'Algérie, à travers Janine. Et comment Kateb Yacine en restitua les douleurs et les espoirs, avec Nedjma pour muse.

Dire Yacine aujourd'hui, c'est courir les ruelles étroites,
Suivre les pas des humbles à l'échine courbée
Sous le poids de lourds fardeaux, le long de la rue des vandales
C'est questionner les boulevards et autres faubourgs
Sur l'origine de l'opulence de leurs cités
C'est interpeller les dortoirs insalubres et les chambres d'hôtels miteux,
L'estaminet de banlieue et les grandes brasseries,
L'étang enfoui à l'orée des bois et les berges de grands fleuves
Enfin, dire Yacine aujourd'hui, c'est surtout continuer à respirer,
Continuer à lutter
Omar Mokhtar Chaalal : Kateb Yacine, l'homme libre.

Post-scriptum : Benamar Mediène, Omar-Mokhtar Chaalal, c'est la façon que j'ai trouvée de rendre hommage à votre fidélité à l'héritage de Kateb Yacine et votre amour pour ce pays des effusions littéraires et artistiques de ses nombreux Porteurs d'orage aujourd'hui disparus (Kateb Yacine, Alloula, Bachir Hadj-Ali, Djaout, Issiakhem). Pour enterrer définitivement toute référence aux « exilés volontaires ».
Merci de nous rappeler, à travers deux écrits superbes sortis récemment, les chemins de la mémoire et de l'amitié réunies.
Fayçal Ouaret

Benamar Mediène : Les porteurs d'orage, 142 pages, éditions Aden, Croissy-Beaubourg (77, France), mars 2003.
Omar-Mokhtar Chaalal : Kateb Yacine, l'homme libre, 180 pages, Casbah Editions, Alger, 28 octobre 2003.

par Fayçal Ouaret


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