Alger la Blanche

Scandale d'El Khalifa Bank

L’ampleur de l’arnaque bancaire du groupe Khalifa n’a pas permis au régime d’étouffer cette affaire.

Pendant plusieurs mois, l’option d’un arrangement qui éviterait d’éclabousser le régime a été envisagée par «l’éminence grise» du régime, Larbi Belkheir, selon des sources proches de la présidence de la république. Mais elle a été battue en brèche par le président lui-même, informé de la gravité du dossier, en particulier par l’entremise de son ancien conseiller économique Abdelatif Benachenhou, qui détient aujourd’hui le portefeuille des finances.

Trois ans auparavant, Abdelatif Benachenhou, avait averti que le système bancaire actuel était une «menace pour la sécurité nationale». Son propos avait été noyé dans la cacophonie politico-médiatique ambiante, où le groupe Khalifa passait pour un bienfaiteur national, défendu par les plus hauts responsables du pays dont l’actuel président de l’Assemblée, Karim Younès. Aujourd’hui, le réveil est dur. Revenu aux affaires après le limogeage de Ali Benflis et devant cette même assemblée, Ahmed Ouyahia, «le Poutine algérien», provoque une douche froide en annonçant qu’El Khalifa Bank a coûté 100 milliards de dinars (env. 1,2 USD) au Trésor public.

Les détenteurs de comptes individuels, estimés à 250.000 , ne seront remboursés qu’à hauteur de 600.000 dinars (env. 9 000 euros) par la Société de garantie des dépôts bancaires, un organisme créé à la hâte, quelques jours avant l’annonce de la liquidation de la banque privée. Le choc n’est pas pour autant amorti. Plusieurs dizaines de milliers de clients perdront tout de même de l’argent alors que d’autres, détenteurs de comptes commerciaux privés, se retrouvent totalement ruinés. Les uns et les autres s’apprêtent à ester l’Etat et Abdelmoumene Rafik Khalifa en justice.

Cavalerie
À l’occasion de ce scandale, on apprend qu’El Khalifa Bank détenait 29 % de la Société Générale Algérie. Elle aurait racheté les parts de la FIBA, un holding de participation enregistrée au Luxembourg il y a quelques années. Cette société était contrôlée majoritairement par des privés européens, algériens et américains. Le conseil de surveillance de FIBA était présidé par Ali Benouari, ancien ministre algérien délégué au Trésor installé à Genève. Le holding, au capital de 1,5 millions d’euros avait pris des participations dans la filiale de banque française dès sa création en Algérie, aux côtés de la Société financière internationale (SFI, Banque mondiale) Si son rachat s’est effectivement produit (il y a quelques mois, selon la banque française) il n’avait en son temps fait l’objet d’aucune publicité, bien que la loi en fasse obligation, et cet investissement pourrait être lié aux méthodes de «cavalerie» employées par le groupe privé. Mais le flou autour de la nébuleuse Khalifa va encore plus loin.

Un autre segment considérable du scandale demeure encore confidentiel, voire secret. Il s’agit des dépôts publics dont les autorités bancaires et gouvernementales n’ont pas encore révélé le volume. Ils sont estimés par des sources bancaires concordantes et dignes de foi entre 2 et 4 milliards de dollars, soit l’équivalent d’au moins un dixième de la dette extérieure du pays. Cette somme astronomique a été consommée en partie dans les dépenses du groupe Khalifa - via sa banque - ou transférée à l’étranger, précisent ces sources. Des crédits – non remboursés - ont également été accordés à de nombreux hommes d’affaires ou proches de dirigeants du groupe privé dans des domaines très divers. De nombreux établissements publics (caisse de retraite, assurances sociales, logement social, banques publiques…) y laissent des plumes. Ahmed Ouyahia a assuré que des poursuites judiciaires sont engagées pour cerner les responsabilités de ces institutions et retrouver la trace des milliards envolés.

Responsabilités
Le mythe a blousé tout le monde, a lâché Ahmed Ouyahia devant les parlementaires. Décodé, cela signifie-t-il que cette arnaque implique une responsabilité collective, et donc aucune responsabilité? Des opposants, de nombreux cadres intègres – civils et militaires – y voient une volonté de passer l’éponge et ils s’y refusent. D’abord, parce que dans ce scandale des scandales, l’image et la crédibilité de l’Algérie a pris un coup dont il sera difficile de se remettre. Ensuite, parce que, dès le départ, l’aventure Khalifa sentait le souffre. Sous le sceau de l’anonymat, des cadres de la Banque d’Algérie affirment que Abdelmoumene Rafik Khalifa a obtenu l’agrément de sa banque en août 1998 sans libérer la totalité de son capital de 500 millions de dinars.

À cette entorse à la loi, plusieurs autres ont suivi, dont la non-publication de ses bilans annuels et du montant de ses nombreux transferts à l’étranger obtenus avec une déconcertante facilité via la Banque d’Algérie. On cite, à titre d’exemple, une unité de dessalement d’eau de mer gracieusement offerte par «Moumen» à l’Algérie. Elle est estimée à 5 millions de dollars alors que sa banque demandait un transfert de 50 millions de dollars. Une publicité tapageuse avait été faite sur des stations de dessalement offertes par le groupe pour un montant de 200 millions de dollars, mais ces unités n’ont jamais été installées.

Quelle est la part de responsabilité de la Banque d’Algérie, du Conseil de la monnaie et du crédit, du gouvernement et du chef de l’Etat dans ce gigantesque hold-up? Des doigts se pointent vers l’ancien gouverneur de la banque d’Algérie, Abdelwahab Keramane, reconduit en juillet 1998 pour un second mandat de six ans, mais démis par Abdelaziz Bouteflika pour des raisons inconnues et remplacé par Mohamed Laksaci en mai 2001. Les regards se tournent aussi vers deux anciens ministres des Finances - tous deux proches du général Larbi Belkheir - Mourad Medelci, et Mohamed Terbèche, qui ont pesé de leur poids sur le Conseil de la monnaie et du crédit depuis l’été 2000 lorsque cette autorité monétaire est passée sous la tutelle gouvernementale et de la présidence de la république. En définitive, qui va payer? C’est la question que se posent tous les Algériens.

Menouar Zeid


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