Alger la Blanche

Alger : Les chantiers durent, durent

Un coup de peinture au premier, un coup de marteau au troisième, puis les travaux s'arrêtent pour une période indéterminée. C'est à ce rythme qu'avancent beaucoup de chantiers de réhabilitation et de confortement des bâtisses d'Alger touchées par le séisme du 21 mai. Lancés fin juillet, ils sont menés dans une anarchie apparente.

Au rez-de-chaussée du 29, Bd Necira-Nounou à Belcourt, des ouvriers mettent les dernières touches à l'appartement de la famille Abrous. Encore quelques détails et les propriétaires, leur a affirmé l'entrepreneur, pourront occuper de nouveau la maison. Pourtant, si l'entreprise devait s'arrêter là et si le bureau d'études devait certifier la qualité de l'ouvrage rendu, la famille Abrous devra alors habiter dans une maison où les travaux de peinture ne sont pas complètement terminées et où le rouge du carrelage d'époque n'est plus qu'un souvenir enfoui sous des couches de ciment. Pour des raisons que les ouvriers n'expliquent pas, le peintre n'a pas poussé le rouleau jusqu'au plafond, abandonnant des pans de mur à la grisaille du ciment. Et personne ne sait davantage pourquoi le maçon a fabriqué son amalgame à même le sol ni pourquoi la plomberie des toilettes est inachevée.

M. Abrous est tout de même content. Les travaux avancent tant bien que mal. Pour accélérer la cadence, il a fait déménager sa famille ailleurs. Et bien que le chantier se trouve sous la responsabilité de l'entrepreneur payé par l'Office d'aménagement et de restauration du quartier Hamma Hussein Dey (Ofares), maître d'ouvrage délégué par la daïra de ...

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Sidi M'hamed pour mener les travaux de réhabilitation dans la commune, il effectue des visites régulières. Pour acheter la dalle de sol qui lui convient ou pour exercer une sorte de pression par sa simple présence, il est là pour veiller au grain et essayer de retenir les ouvriers. « Parfois, le maçon commence à travailler chez moi, laisse tout en plan et fini sa journée chez le voisin. Parfois, je ne le revois pas des jours durant. »

Entrepreneur mais pas maçon
Pour Abdelhamid Boudaoud, président du Collège national des architectes experts, la désorganisation qui règne est le signe d'une absence de qualification des entrepreneurs et d'un manque évident de compétences.
L'entreprise Tamazigh a obtenu un marché de réhabilitation de 27 logements dans la commune de Sidi M'hamed. C'est son premier projet du genre, le second de sa toute jeune carrière lancée avec un projet d'assainissement. En fait, l'entreprise et ses 12 ouvriers ne sont pas qualifiés pour ce type de travaux. L'entrepreneur est même étonné d'apprendre de la bouche de l'architecte expert que la brique doit séjourner dans l'eau avant utilisation. La précaution n'a été prise pour aucun des 27 logements. Abdelhamid Boudaoud, qui, dit-il, effectue des virées quasi quotidiennes sur les chantiers de Sidi M'hamed, affirme que ce vice dans le procédé est courant. « La catastrophe serait plus grande s'il devait y avoir un autre séisme », affirme-t-il, expliquant que la brique posée sèche absorbe l'eau du mortier qui en perd sa fonction de consolidation. Un bon entrepreneur et un bon architecte savent cela. D'ailleurs, au terme de l'article 554 du code civil, ils sont tenus responsables de la sécurité de l'ouvrage.
La réhabilitation du vieux bâti, de surcroît endommagé par des tremblements de terre, exige, par ailleurs, des qualifications spéciales, souligne l'architecte expert. Mais les écoles d'architecture ne forment plus que des architectes spécialisés dans les constructions en blocs de béton, alors que les bâtisses de la capitale requièrent des soins spécifiques.

Architecte à la daïra de Sidi M'hamed, Mme Baba Ali confirme que les projets de réhabilitation ne sont pas tous confiés à des entreprises qualifiées. « La qualification n'est pas un critère obligatoire si les murs sont seulement fissurés. Mais pour le confortement on fait appel à des entreprises qualifiées. » Au siège de l'Ofares, le directeur Abdelhamid Bensiradj assure lui aussi que dans des situations plus graves, ce sont des experts qui interviennent. « Pour le confortement des vieilles bâtisses, il a fallu revenir aux anciennes techniques pour lesquelles il a fallu procéder à des recherches dans des manuels anciens. » Les murs de pierres, les planchers, les charpentes métalliques et certains types de mortiers sont les particularités d'un modèle de construction qui n'existe plus. Pour autant, A. Bensiradj ne tente pas de nier l'évidence. Le projet de réhabilitation du bâti algérois bute sur de sérieux problèmes d'organisation et d'efficacité. En un mot, résume A. Boudaoud, c'est un problème de professionnalisme.

Sable, ciment et gravats
Outre les malfaçons, les Algérois sont contraints de subir les désagréments amplifiés par la multiplication des chantiers. Rue Belouizdad, les trottoirs sont transformés en dépôt pour matériaux de construction ou pour les gravats. Les cages d'escalier sont, elles aussi, encombrées par les déblais extraits des appartements. Abdelhamid Boudaoud estime que cette anarchie est la conséquence du choix hasardeux des entrepreneurs. Il témoigne : « Le 9 juillet dernier, le wali délégué de Sidi M'hamed nous a réunis (bureaux d'études et entrepreneurs, ndlr) et a distribué les projets de réhabilitation à tour de bras et sans respecter aucun critère. » N'étant pas obligées de montrer patte blanche, les entreprises étaient dès lors libres de s'engager dans des travaux sans justifier de compétences ni d'équipements. Depuis des mois donc, les trottoirs et les ruelles sont devenus des entrepôts d'usines et certains accès sont désormais fermés par des amoncellements de gravats. Pointant du doigt une ruelle transversale au boulevard Necira-Nounou, elle aussi bouchée par les gravats et les matériaux, il attire l'attention sur les dangers éventuels. Il fait remarquer que « si une catastrophe devait se produire, les secours ne pourraient pas accéder et les gens ne pourraient pas être évacués ».

Il n'y pas que ces règles de sécurité qui sont foulées aux pieds. Des balcons que l'on reconstruit sans filet de protection aux gravats qu'on laisse tomber des étages supérieurs en passant par les ouvriers qui travaillent pieds nus et sans casque, tout concourt à la survenue d'une tragédie. M. Mezoued, chef de chantier, est conscient du danger. Mais ni lui ni ses ouvriers ne sont équipés de tenues de sécurité. Et, ajoute-t-il, ni lui ni ses ouvriers ne sont déclarés. Pour l'Ofares, ces questions relèvent de la responsabilité du ministère du Travail, garant du respect de la législation en la matière.

Mais l'office lui-même a passé des marchés à la limite de la légalité. A part un PV d'installation des entreprises et des bureaux d'études « à valeur juridique », déclare le juriste de l'office, aucun contrat ne régit la relation d'affaires entre ce dernier et ses partenaires. Les questions liées aux délais, aux normes et aux conditions de sécurité sont passées à la trappe. Le temps seulement de préparer tous les documents, affirme l'office. Après le tremblement de terre, il fallait d'abord « calmer les esprits et montrer que le souci des réparations était pris en charge », explique son directeur. La priorité était plutôt au lancement des chantiers et au relogement « avant l'hiver », au mieux « avant le Ramadhan ». Pour accélérer la cadence et faire bonne figure en ces temps de précampagne électorale, des avances sur travaux sont débloquées. Habituellement mauvais payeur, la collectivité est soudain devenue un partenaire dont tous désiraient l'association, d'autant qu'elle ne s'est pas montrée très regardante quant à l'expérience ou à la compétence tant les besoins étaient grands.
Mais quatre mois après le début de l'opération, le wali délégué commence à grincer des dents. « Nous avons constaté des dépassements et nous allons commencer à sanctionner. » Mohamed Miroud promet de retirer des marchés, l'office de faire payer les entrepreneurs qui abandonnent les gravats sur les trottoirs.
Mais à propos de la sécurité des chantiers et de la qualité des travaux, l'Ofares ne s'avance pas. Son directeur le dit : « Nous ne pouvons pas tout contrôler. » Il promet néanmoins que tout sera fini en décembre.

Reportage réalisé par Katia Debbouz, Le Matin.


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