Alger la Blanche

Bouteflika mène l'Algérie vers la catastrophe - Khaled Nezzar.

Le Soir : Qui veut empêcher la sortie de votre livre ?

Khaled Nezzar : Selon vous, qui a intérêt à ce que le livre ne sorte pas ?

Quelle a été votre réaction lorsque, successivement, cinq éditeurs connus sur la place d'Alger, après avoir lu le manuscrit et donné dans un premier temps leur accord de principe, ont finalement renoncé à le publier ?

Je suppose qu'ils ont eu peur pour leurs entreprises. Le premier m'a fait perdre beaucoup de temps par des faux-fuyants de toutes sortes. Objectivement, cet éditeur, dont on m'avait vanté l'esprit d'indépendance et l'attachement à la liberté d'expression, s'est révélé, au pied du mur, au-dessous de sa réputation. Croyez-moi, ce n'est pas de gaîté de cœur - s'agissant de politique intérieure - que je l'ai fait, finalement, imprimer à l'étranger.

Mais que contient donc votre livre qui fasse tant trembler les frères Bouteflika ?

Il déplaît à Abdelaziz Bouteflika de voir Khaled Nezzar décrire ses comportements et sa politique tels qu'ils sont et de démontrer, par des faits et des arguments irréfutables, qu'ils mènent l'Algérie vers la catastrophe. Il déplaît à Abdelaziz Bouteflika de s'entendre dire qu'il règne en sultan comme si l'Algérie lui appartenait de droit divin, qu'il use de l'institution présidentielle selon son bon plaisir, qu'il vide de leur substance et de leur sens les acquis démocratiques du pays, qu'il fait de l'administration un instrument partisan au service de son ambition, qu'il ridiculise la justice et la décrédibilise, qu'il court, sans raison diplomatique valable, d'un coin à l'autre de la planète, qu'il dilapide l'argent du pays, qu'il sème la discorde entre les Algériens, qu'il ressuscite le contrat de Rome et qu'il donne un second souffle au terrorisme. Il déplaît à Abdelaziz Bouteflika de s'entendre rappeler par Khaled Nezzar que la presse algérienne a fait plusieurs fois état de malversations et de népotisme et qu'elle accuse le président de la République d'en être l'auteur et le bénéficiaire direct et qu'il doit s'expliquer, au lieu de menacer de prison ceux qui donnent des précisions, des adresses et des chiffres. Il déplaît, enfin, à Abdelaziz Bouteflika de s'entendre dire que les Algériens ne sont plus dupes et qu'ils ne le laisseront pas détruire leur pays.

Est-ce que votre livre évoque les vieilles affaires où le nom d'Abdelaziz Bouteflika a été, jadis, mêlé ?

Je ne règle pas de comptes personnels. Je me place sur un plan purement politique. Ce n'est pas mon rôle de rouvrir les placards que d'autres ont fermés.

Votre livre sera-t-il bientôt sur les étals ?

J'y compte bien !

Général Nezzar, votre livre, que certains ont eu le privilège de lire en "avant-première", parle beaucoup de l'ANP. Vous défendez bec et ongles vos anciens compagnons. Vous tentez l'exercice difficile de transformer les bonnes raisons des "décideurs" en 1999 (qui ont imposé celui que vous pourfendez dans votre brûlot) en faits absolutoires. Selon vous, la bonne foi devrait dispenser ceux qui se sont fourvoyés du moindre mea-culpa ? N'est-ce pas échapper, derrière l'opacité du rideau des bonnes intentions, à la responsabilité morale ? Que reste-t-il de vos dénégations, vous qui dites, à chaque fois que vous en avez l'occasion, que vous ne vous exprimez pas au nom d'une certaine ANP ?

Voyons d'abord ce mot "brûlot". Mon livre n'est pas un baril de poudre lancé contre toute une escadre. Je respecte l'institution présidentielle et je ne la vise pas en tant que telle. Mais n'est-ce pas un tragique paradoxe de voir ce président, protégé par la Constitution et les institutions du pays, qui ont une vision responsable de leur fonction et de leur rôle, scier de sa propre main la branche qui le maintient à une certaine hauteur ? Que devient l'aura dissuasive de l'homme qui a la charge de maintenir l'institution présidentielle hors de toutes les atteintes, lorsque lui-même la rabaisse et la déconsidère tous les jours que Dieu fait ? C'est mon droit d'ancien responsable et de citoyen de dévoiler le mensonge et de déchirer l'artifice. Ce que je dis dans mon livre est dur, mais j'ai tenu à éviter de faire dans le "brûlot", machine infernale qui détruit tout quand elle explose. Il n'y a pas "une certaine" ANP. Il y a l'ANP, tout court ! Il n'y a pas, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'autres centres de décision dans l'armée algérienne en dehors de celui de son haut commandement. J'ai du respect et de la considération pour les hommes qui sont à la tête de l'institution militaire. Personne n'a le droit de s'ériger en porte-parole de cette dernière en dehors de ses chefs qui ont leurs propres canaux pour communiquer. Cela étant, dois-je m'interdire de m'exprimer parce qu'on insinue, chaque fois que je le fais, que je représente tel ou tel "segment" de l'institution ? Mes anciens compagnons me connaissent, ils savent quelle affection j'ai pour eux et quel respect je leur voue. Ils savent aussi que lorsque les choses vont mal dans le pays, personne n'a le pouvoir de me faire taire. Est-il si surprenant que cela que nos opinions convergent sur les sujets importants, nous qui avons été ensemble à l'école de l'ALN et qui aimons de la même façon désintéressée notre pays ? L'Algérie retourne à petits pas vers le Moyen Age. Ses ressources sont dilapidées. Elle est devenue la risée du monde, et on voudrait que Khaled Nezzar se taise ? Je ne me tairai pas ! Le fond du problème est ailleurs. Il faut voir les choses autrement. Que s'est-il passé au cours de la décennie écoulée ? On pourrait résumer les choses ainsi : La deuxième République algérienne est née à la fin des années 1980. Elle a réaffirmé son credo novembriste le 11 janvier 1992. Dans l'affrontement des idéologies et le déchaînement des violences, la transition a été longue et douloureuse, mais elle a servi à régler son sort à l'espoir de l'intégrisme armé, et à aboutir à un consensus sur un minimum républicain entre les principaux acteurs politiques. N'est-ce pas une grande victoire du peuple algérien, lorsque les partis islamistes, nés à Blida ou fabriqués à Peshawar, "surenchérissent" maintenant sur l'alternance au pouvoir et les bienfaits de la démocratie ? La magistrature d'Abdelaziz Bouteflika était censée ouvrir l'ère de la convalescence et des grands chantiers qui préparent l'avenir. Les raisons de ceux qui ont agi en 1999 n'étaient guidées que par le souci de maîtriser les dynamiques, de mener les transitions à leur terme et de faire redémarrer le pays sur tous les plans pour le plus grand bénéfice de l'Algérie. Souvenez-vous, j'étais plus que réticent en 1999, mais je me suis rallié au consensus. Quatre ans plus tard, où en est-on ? Bouteflika n'a rien compris aux enjeux vitaux de son temps. En se plaçant à équidistance entre les deux projets antagoniques, il a revigoré l'un et affaibli les défenses de l'autre. Sa démarche sinueuse, prudente et ambiguë avait été d'abord interprétée comme une tactique imposée par des contraintes lourdes, mais que son chemin personnel finirait par converger avec celui, large et droit, de ceux qui n'ont jamais mis sur un pied d'égalité les Algériens et leurs tueurs. Mais voilà qu'à présent il balaie d'un revers de la main dix ans de résistance, qu'il fait appel aux fourriers brevetés de l'intégrisme pour s'assurer des voix militantes afin de rester au pouvoir. La question n'est pas de s'interroger si Khaled Nezzar parle au nom de X ou de Y, mais de savoir si Khaled Nezzar a une certaine légitimité à affirmer que les professions de foi de ceux qui ont agi ensemble pour sauver la république sont toujours communément partagées ! "Ceux qui prétendraient nous faire revenir à l'avant janvier 1992 nous trouveront toujours devant eux !" a dit récemment quelqu'un que j'engage les apprentis sorciers à prendre au sérieux.

Un certain colonel Samraoui vient de publier un livre dans lequel il attaque l'ANP. Qu'en pensez-vous ?

Qu'est-ce qui fait qu'un déserteur éprouve soudain le besoin de faire parler de lui alors que, si on s'en tient à la logique, les "basses" entreprises de ceux dont il aurait tout à craindre devraient plutôt l'inciter à se faire oublier ? C'est assurément une contradiction que de décrire ses anciens employeurs comme des manipulateurs et des assassins sans foi ni loi et mettre en danger sa vie en les provoquant. La réserve que s'est imposée l'ANP dans toutes ces affaires de désinformation n'est la conséquence ni d'un sentiment de culpabilité, ni d'une incapacité à communiquer, ni d'une habitude paralysante héritée du temps où le culte du secret était une véritable paranoïa, elle provient du légalisme de l'institution ciblée qui ne voulait pas sortir de son cadre et de ses prérogatives pour mener une contre-offensive médiatique. Avec les élucubrations de l'excommandant Samraoui (ce type n'a jamais été colonel, il a été loin du pays depuis 1992 et il a déserté en 1996, perturbé par des déboires familiaux), on découvre que c'est le même noyau, j'allais écrire la même officine, qui revient à la charge. Cette fois-ci, l'effet a été nul ou quasiment nul. La répétition des mêmes affirmations, par les mêmes personnes, ont créé la banalisation et suscité l'indifférence. Le procès de Paris a eu au moins un mérite, celui de dévoiler ceux qui sont derrière tout cela et de décrédibiliser leurs discours.

Revenons, si vous le voulez bien, à l'actualité nationale. Quelle lecture faites-vous du chassé-croisé entre le ministère de l'Intérieur et la wilaya d'Alger dans cette affaire d'autorisation donnée puis retirée au FLN pour la tenue de son congrès ?

Il n'y a aucune incohérence dans l'attitude du président candidat. Sa démarche est logique d'un bout à l'autre, même si elle relève de la psychopathologie. C'est lui qui, à partir de Batna, a donné l'ordre d'autoriser le congrès du FLN et c'est lui qui a donné, deux heures plus tard, le contre-ordre. Le moral revigoré par la zorna, le tambourin et l'odeur de cheddite qui accompagnent le décorum protocolaire et aussi par les envolées laudatives de quelques notables hospitaliers par vieille tradition, il a voulu transmettre un message personnel à Ali Benflis. C'est un message qui porte sa signature et qui signifie : "C'est à partir de ton berceau natal que je joue avec toi au chat et à la souris et que je te marche dessus !" Sachant de quoi sont capables les montagnards quand un des leurs subit l'injustice et la hogra, Abdelaziz Bouteflika a voulu, par ce geste, provoquer l'émeute populaire afin d'inscrire l'irréparable au bilan de son compétiteur. Il s'est comporté comme un invité puissant et arrogant qui humilie et écrase le fils de la maison. Alors qu'il a été reçu comme le président de tous les Algériens par une région accueillante et généreuse, il a tenté, sciemment et en pleine connaissance de cause, de créer une grave discorde dans le pays. L'Aurès, la Kabylie, l'Oranie, le Sud algérien sont la nation algérienne une et indivisible. Aucun apprenti sorcier n'arrivera à les diviser. Nous savions depuis plusieurs semaines que le "grand" stratège, Saïd Bouteflika, cherchait à déclencher des zizanies tribales dans l'Aurès et des émeutes à Batna afin de réduire la dimension de Benflis à un trublion régionaliste. Les frères Bouteflika ont des Chaouia l'image de gens frustes et brutaux. Les Chaouia viennent de leur donner une leçon de savoirvivre et d'intelligence politique. Grâce soit rendue à tous les élus, à tous les notables, à tous les citoyens de l'Aurès qui ont refusé de tomber dans le panneau.

Que vous inspire ce qui se passe actuellement sur la scène politique ?

De la honte et du dégoût. J'ai honte pour mon pays, livré au bon vouloir d'un homme qui préfère aux institutions de la République sa famille et son clan. Où sont les avancées démocratiques lorsque la Constitution, les lois et les règlements sont violés par le fait du prince ? Le dégoût, quand des commis, censés être au service de l'Etat, se mettent, sans aucun état d'âme, au service du puissant du jour et qu'ils lui obéissent parce qu'ils placent leur carrière personnelle au-dessus du devoir de leur charge.

Qui visez-vous ainsi "indirectement" ?

Vous employez le mot "indirectement" ? De ma vie je n'ai pratiqué le tir par ricochet. C'est un exercice périlleux qui peut provoquer des dégâts collatéraux inattendus. Mes tirs vont toujours dans l'embrasure. Le ministre de l'Intérieur a fait ses choix et il les assume. Il prouve tous les jours qu'il a fait de l'institution, dont il assumera, tôt ou tard, les risques locatifs qu'il lui fait prendre inconsidérément, un corps de bataille au service de son ami Abdelaziz Bouteflika. On peut condamner ou s'indigner, invoquer les lois ou les saines traditions de neutralité et d'impartialité de l'administration que beaucoup de ses prédécesseurs ont conçues comme des piliers pérennes, afin que cet édifice, qui est le ciment de l'Etat, ne soit jamais le socle d'un homme qui aspire à l'éternité, mais celui de la République, le ministre de l'Intérieur n'en a cure. Il sait ce qu'il veut et il continuera à aplanir la route au président candidat tant qu'il pourra le faire. Que dire du wali d'Alger à qui, dans la même journée, on fait signer une chose et son contraire. Lorsqu'on accepte d'être humilié de la sorte, on ne doit pas s'étonner d'être traité d'opportuniste et de marionnette. J'ai connu des préfets de la République qui ont démissionné de leur poste pour moins que cela. Ce wali peut encore pérorer et commander quelques temps, mais il est mort politiquement. Que lui importe, dira-t-on, il partira gérer ses affaires de l'autre côté de la mer quand ses commanditaires actuels ne tiendront plus le haut du pavé.

Nous n'allons donc pas assister à une saine compétition politique au cours de laquelle les candidats présenteront leurs programmes aux électeurs qui choisiront celui qui saurait les convaincre ?

On veut nous imposer une mascarade où un président candidat, et ses complices tapis dans les rouages de l'Etat, considéreront toute opposition comme un intolérable crime de lèse-majesté. Pourquoi la campagne présidentielle a-t-elle commencée si tôt ? Elle a commencé à l'initiative d'Abdelaziz Bouteflika qui ne veut laisser aucune chance à ses adversaires potentiels. Il veut les écarter ou les subjuguer par les moyens de l'Etat. Il a commencé sa campagne au moment même où il a entrepris son marathon interwilayas avec "le geste ample du semeur". Dans quel pays au monde un postulant à un poste électif peut-il dilapider les ressources du Trésor public pour son bénéfice politique personnel ? Sur quelle évaluation des besoins des populations visitées ? Dans quelle loi des finances, votée par quel parlement, ces dépenses ont-elles été prévues ? Comment serontelles dépensées ? Cette opération rappelle ce qui se fait à Boumerdès, à Zemmouri et à Alger et qui indigne nos architectes et nos ingénieurs. Ce n'est pas l'intérêt du citoyen qui est pris en compte mais celui du président candidat qui doit, dans l'urgence, mettre des emplâtres, colmater et soudoyer pour se faire tolérer pour une autre mandature. Je suis un militaire. J'ai donc l'habitude de lire toutes les aspérités d'un panorama. Ce qui se passe est plus dangereux qu'on le croit. Bouteflika a commencé sa compagne très tôt pour avoir le temps de "déblayer" tout ce qui pourrait faire obstacle à sa stratégie. De par ma formation, je prends en compte les éléments essentiels du dispositif qui se présente à moi. Ces éléments sont le but poursuivi réellement par l'adversaire, ses moyens et sa détermination. Ce qui se passe sur le terrain ressemble à ce qu'on peut appeler un exercice tactique complexe. On voit se développer des attaques de diversion qui préparent l'offensive essentielle, celle qui lève, une bonne fois pour toutes, tous les obstacles. Les fumigènes actuels tendent à opacifier l'approche pour bénéficier de l'effet de surprise. Cet homme, patient, rusé et sans scrupule, n'est jamais autant dangereux qu'au moment où il multiplie les bonnes paroles et les caresses. Je n'en dirais pas davantage, sauf que la vigilance doit être de rigueur pour éviter, le moment venu, d'être pris au dépourvu.

Beaucoup d'observateurs s'interrogent sur le silence de l'ANP...

Ils font une fausse lecture de la configuration du haut commandement de l'ANP. Il n'y a pas une politique de X et une autre de Y. Du moment que, par la bouche de sa plus haute autorité, l'armée a affirmé sa neutralité, les concurrents politiques ne doivent compter que sur eux-mêmes, étant bien entendu que l'institution concernée au premier chef par la stabilité du pays est plus que jamais vigilante. J'entends souvent des gens dire : "Ils l'ont ramené, ils n'ont qu'à nous en débarrasser" et ils ajoutent, sans vergogne, "y compris par le coup d'Etat". L'ANP est voulue par les demi-soldes de la démocratie comme la canne blanche de l'aveugle qu'on remise dans le bac à parapluies une fois le gué traversé. Puisque j'ai l'occasion, grâce à votre journal, de m'exprimer, j'aimerais rappeler aux donneurs de leçons comment ont été traités, après janvier 1992, ceux, qui, en assumant tous les risques, ont dit aux intégristes : "Vous ne détruirez pas la République !" Est-il nécessaire de donner les noms et les raisons sociales des grands "démocrates" qui, une fois le danger passé, se sont mis à bouffer du général algérien ? Lorsque j'ai intenté à Paris un procès aux calomniateurs de l'ANP, j'ai pu mesurer l'immense lâcheté de ceux qui n'ont cessé de clamer leur attachement à la République (ils se reconnaîtront). La bêtise politique - l'égoïsme des chefs - dans un pays comme l'Algérie, mène tout droit au tombeau.

Les citoyens s'interrogent sur le sens du mot "neutralité" lorsqu'un candidat à un poste électif utilise tous les moyens de l'Etat : l'administration, la police, la justice et les moyens du Trésor public pour faire aboutir son projet personnel. Ils s'interrogent sur l'intérêt d'aller aux urnes lorsque ce même candidat avance derrière un tel rouleau compresseur !

Je sais par expérience que le commandement de l'armée, dans son évaluation des situations que vit le pays, ne procède ni par tâtonnement ni par subjectivisme, il ne tient compte que de facteurs objectifs, et le premier d'entre eux - pérenne et incontournable - est l'intérêt suprême de l'Algérie, au-delà des hommes - quels qu'ils soient - et de leurs gesticulations. Les chefs de l'armée algérienne affichent, sous leurs treillis, un pli rebelle à tout fer à repasser, ils sont, définitivement et incurablement, patriotes.

Dans votre livre, vous dites que les futurs compétiteurs de Bouteflika seraient en droit de demander un audit des dépenses présidentielles.

Je maintiens et je vais plus loin encore, il faudrait une commission indépendante, courageuse et incorruptible - et pourquoi pas parlementaire - pour enquêter sur les affaires de malversations et de détournements, sur les emplois fictifs dont bénéficient des membres de la famille présidentielle, dont vient de faire état la presse algérienne, et qui mettent en cause le président de la République et son frère. Bouteflika tremble à l'idée que les organismes internationaux qui ont inscrit sur leurs tablettes la lutte contre la corruption aient de lui l'image qu'ont déjà de lui ses compatriotes. Il tremble à l'idée de ne plus pouvoir donner d'accolades aux grands de ce monde. Que restera-t-il alors du grand diplomate et du donneur de leçons qu'il a mis tant d'années à forger lorsque les preuves irréfutables de ses prévarications seront étalées au grand jour ? C'est l'opprobre, l'infamie, le K.O politique international, qui ont commencé à le menacer - Il n'est plus reçu, dans certaines capitales, que dans des petits salons et devant témoins - qui ont poussé Bouteflika à vouloir bâillonner la presse indépendante.

Depuis quelque temps, des relais médiatiques proches du cercle évoquent des cas d'enrichissement illicite concernant d'autres… personnes. N'est-ce pas là la réponse du berger à la bergère ?

Mais ayez donc le courage de les nommer ! Vous voulez dire les généraux ? Je défie quiconque d'apporter la moindre preuve des prévarications dont on parle ! Ce sont des calomnies, des allégations en carton pâte. Allez à Batna, à Tébessa, à Sidi-Okba, à Bordj, à Monaco, aux Seychelles ou à Tombouctou-les-bains, vous ne trouverez aucun ranch, aucun appartement des Mille et Une Nuits, aucune banque "privée". Les "affaires" dont on nous rabâche les oreilles ont été réalisées par une poignée de retraités insatiables connus. Que les lois du pays s'appliquent si ces hommes ont fauté ! L'écrasante majorité des officiers de l'armée algérienne vit de sa solde ou de ses indemnités de retraite. Ces hommes ont crevé la dalle pendant longtemps. Je le sais, puisque c'est moi qui ai réglé l'embrouillamini administratif qui les empêchait de jouir de certains de leurs droits. Maintenant, si le fait, pour un officier supérieur, de construire, grâce aux économies d'une vie, une maison pour ses enfants est considéré comme un signe extérieur de prévarication, alors nous sommes en plein délire.

Est-ce que vous condamnez les agressions que subit le FLN ?

Voilà ce qui arrive lorsqu'une famille aspire à devenir une dynastie et lorsqu'on cède à ses cadets et à leurs copains de grands pans de pouvoir. Je suis indigné par le mépris et par les procédés mafieux qui l'expriment. Jusqu'où cela ira-til pour écarter des adversaires politiques ? Verra-t-on le Conseil constitutionnel appelé à la rescousse, par la rhétorique et la casuistique, pour disqualifier une candidature en particulier ? A quelle autre initiative, à quelle nouvelle provocation doit-on s'attendre ? C'est de l'hystérie. Pour la majorité des hommes de ma génération, le FLN a été, pendant longtemps, une émotion et une vibration. J'ai écrit, dans un de mes ouvrages, que c'était à mon initiative, lors de l'avènement du multipartisme, que l'ANP a quitté le Front de La Libération nationale, authentifiant, par le poids spécifique de son retrait, l'émancipation de cette formation politique du carcan qui en avait fait un simple faire-valoir. J'ai souffert de voir ce parti, au début de la décennie 1990, se transformer en fourrier de l'intégrisme, et j'ai écouté ensuite avec attention ceux qui ont affiché l'ambition de le ressourcer, de le rajeunir et d'en faire une institution au service de l'Algérie, à l'instar de tous les autres grands partis démocratiques. Comment ne pas s'indigner lorsqu'on constate ces tentatives de l'asservir de nouveau, de l'instrumentaliser et d'en faire un machin au service d'une tromperie politique ? Feu Mohamed Boudiaf, guidé par de nobles sentiments, indigné par les tentatives de dévoiement du FLN, avait voulu l'envoyer au "musée". Il s'est ravisé quand il a découvert que la majorité des militants étaient indemnes de la contagion du défaitisme et de la compromission. L'avenir a fini par donner raison à Mohamed Boudiaf. L'Algérie a besoin, pour sa stabilité et son équilibre, d'un parti du juste milieu, prônant la tolérance, la modernité et le progrès, d'un FLN crédible, afin que les transitions et les mutations s'effectuent par le dialogue et la persuasion et non par les ruptures violentes et les drames. Laisser seuls sur la scène politique les partis extrémistes, c'est assassiner la démocratie naissante et précipiter l'Algérie dans des soubresauts sans fin. Quelle crédibilité aura le FLN lorsqu'il deviendra un rassemblement de fonctionnaires, d'opportunistes et de comploteurs ? Un FLN version Belkhadem ne pourra qu'être à la traîne de ceux qui voudront l'arrimer à leur croisade rétrograde. Il ne s'agit pas d'être pro ou anti-Benflis, il s'agit d'écarter les écrans fumigènes qui sont déployés pour découvrir où le président candidat a installé ses batteries et en fonction de quels objectifs. Abdelaziz Bouteflika sait qu'on ne remplit pas les urnes avec des incantations et la planche à billets, même en comptant sur des complaisances efficaces au sein de l'administration qui connaîtra, le moment venu, les "toilettages" idoines, mais avec des bulletins d'électeurs. Il aura besoin, en avril 2004, de bataillons d'électeursmilitants, disciplinés et motivés. Il sait qui pourra les lui fournir ! … Dès qu'il sera prêt, dès qu'il pourra compter sur les voix que lui préparent ceux avec qui il a passé un accord (c'est un secret de Polichinelle), il ira au vote. Ecoutez donc ces partis, dits "réconciliateurs", prôner la réconciliation entre Benflis et Belkhadem. Ils veulent donner une substance charnelle à leur ersatz de FLN pour chanter en chœur la fameuse partition romaine. Belkhadem n'est pas simplement un casseur de parti, c'est une tête de pont politique qui prépare le débarquement des forces que la résistance de la République a contraintes au repli. Abdelhamid Mehri, du fond de sa retraite, vient de tressaillir d'aise. Il lève le doigt et crie : "Présent !"

Je répète ma question, général Nezzar : soutenez-vous le F.L.N ?

Pourquoi ne formulez-vous pas votre question plus directement ? Vous voulez savoir si je soutiens Ali Benflis ? Ma réponse est la suivante : les Algériens se sont fait à chaque fois avoir, parce qu'ils ont été crédules, et je dirais même naïfs. Ils ont voté pour des hommes au lieu de voter pour des principes de gouvernance. En ce qui me concerne, je rejetterai sans hésitation celui qui voudrait réformer la Constitution pour accaparer encore plus de pouvoir afin de devenir le Messie des Messies, celui qui ne viendrait pas avec des propositions qui définiraient sa vision des contre-pouvoirs et des mécanismes de leurs saisines afin qu'il ne se prenne pas pour un surhomme aspirant à l'éternité, celui qui ne définirait pas le rôle de l'institution militaire dans les cas de figures où les grands principes républicains seraient en danger, celui qui n'aurait pas une démarche qui tiendrait compte, avec audace et prudence, des forces de régression que recèle la société algérienne, celui qui ne proposerait pas un canevas institutionnel, un véritable boulevard de modernité et de progrès, balisé par des partis politiques crédibles, des associations citoyennes indépendantes, des mouvements associatifs incorruptibles, une administration au-dessus de la mêlée. Je rejetterai le funambule qui, à chaque fois qu'il trébuche, l'Algérie tressaille et retient son souffle. Lorsque cet homme s'engagera sur ce cahier des charges dont je viens de tracer les grandes lignes, je voterai résolument pour lui !

Des généraux à la retraite soutiennent Belkhadem. Votre opinion sur la question ?

La belle affaire ! Combien sontils ? Et qui sont-ils ? Vous en parlez comme si Belkhadem avait rallié à sa subversion tout le corps de bataille de l'ANP. Le jour où Belkhadem exhibera franchement les alliances pour lesquelles il a été "missionné", nous verrons qui restera alors à ses côtés et il sera toujours temps de dire pourquoi ! Belkhadem est un personnage qui vient de loin. Il a jalonné son parcours par des actes et des prises de position qui ont été des références déterminantes pour Bouteflika qui a fait appel à lui ès-qualités. Il a été le premier "appel du pied" fait par le président aux alliés extérieurs du FIS. Le personnage a fait parler de lui au moment où certains "fonctionnaires" iraniens avaient transformé l'ambassade de leur pays en un poste de commandement à partir duquel étaient ordonnées et coordonnées les actions terroristes de Gousmi et consorts. Belkhadem, hôte de l'ambassade d'Iran, en même temps que le responsable de la direction Asie au ministère des Affaires étrangères algérien, fera un compte rendu fidèle au diplomate iranien de la teneur des conversations que lui-même et Abdelhamid Mehri avaient eues avec les membres du HCE. Le chef de la direction Asie, le regretté F… fera, bien sûr, un rapport à sa hiérarchie qui met en cause Abdelaziz Belkhadem. Quelques jours plus tard, ce fonctionnaire algérien sera exécuté. N'est-ce pas une insulte à la mémoire de nos morts, je dirais plus - un blasphème - de voir ce personnage représenter l'Algérie à l'étranger dans des hémicycles qui traitent du terrorisme ? C'est à la suite des ingérences répétées des agents iraniens dans les affaires de l'Algérie, ingérences facilitées par les "amitiés" de personnalités politiques algériennes - dont Belkhadem - et une fois que Lakhdar Brahimi, notre ministre des Affaires étrangères, eut utilisé - en vain - toutes les voies traditionnelles pour inciter les ressortissants iraniens, couverts par l'immunité diplomatique, à respecter les lois du pays hôte, que j'ai ordonné la fermeture de l'ambassade et l'expulsion des officiers pasdarans qui planifiaient, chez nous, l'éradication de nos cadres.

Abdelaziz Bouteflika s'apprête à se rendre en Iran. Votre commentaire ?

Le pouvoir a changé en Iran. La conjoncture internationale est ce qu'elle est. L'Iran, "sûr de lui et dominateur", au moment où l'Algérie était à genoux, est maintenant demandeur. Juste retour des choses.

Que va-t-il se passer d'ici 2004 ?

Les dynamiques, bonnes ou mauvaises, sont tributaires de la volonté des hommes, c'est aux protagonistes de l'action politique - au risque d'être disqualifiés de la plus humiliante manière pour eux par les conséquences de leurs actes - de les maîtriser par la raison et la sérénité.

Votre opinion sur Ouyahia ?

Qui vivra verra !

Pensez-vous qu'Abdelaziz Bouteflika a des chances de passer en 2004 ?

On ne peut pratiquer le coup d'Etat permanent, rouler l'administration dans la farine, transformer des commis de l'Etat en une caricature de responsables, gouverner - ou plutôt régner - par des méthodes dignes des émirs et des vizirs, privilégier la moubayaâ payée rubis sur l'ongle à l'adhésion responsable et citoyenne, traiter les ministres de la République comme des valets passibles de la corde et du billot, se construire un tremplin en or massif pour le rebond de 2004 avec l'argent du Trésor public et pérorer, la bouche en cul de poule, qu'on veut rempiler parce qu'on aime l'Algérie ! Je le dis, sans ambages, que c'est prendre les Algériens pour des c…. Quel pacte sacré l'Algérie a fait donc avec cet homme et sa famille pour qu'elle doive les subir jusqu'au fond de l'abîme ?

Yazid Zerhouni parle de l'Algérie profonde en opposition de celle qui s'est réunie à Hydra. Votre commentaire ?

L'Algérie profonde est celle qui est plus pauvre qu'avant 1999, c'est celle qui est dans les camps des sinistrés, c'est celle qui fait grève pour cause de ras-le-bol, c'est celle de notre jeunesse désemparée, ce n'est certainement pas celle des flonflons, des embrassades hypocrites, des cortèges de limousines rutilantes, des discours officiels et des façades ravalées la veille par des ouvriers pressés. Si jamais - ce qu'à Dieu ne plaise - celle-là leur octroyait un second mandat, ils rencontreront tôt ou tard, l'autre, la première, la vraie - l'incontournable - sur leur chemin.

Interview réalisée par Nacer Belhadjoudja, Le Soir 11 0ctobre 2003.


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