Alger la Blanche

Séisme de Boumerdès : Zemmouri, une nuit au fond de l’épicentre

Zemmouri est l’une des localités les plus proches de l’épicentre et a donc énormément souffert du séisme de Boumerdè. Notre reporter y a passé la nuit. Témoignage.

Il est 21h40. Nous venons de quitter Boumerdès pour Zemmouri. La route est déserte. Pourtant, il y avait tout un embouteillage, tout au long du tronçon Boumerdès-Alger. Jusqu’à une heure tardive de la nuit, le trafic est dense. “Les gens ne veulent plus rester chez eux. Ils sont traumatisés. Ils partent se terrer où ils peuvent”, explique un jeune que nous avons pris en autostop. Nous progressons difficilement. Pour cause : la route est plongée dans l’obscurité. Les phares des voitures qui viennent en sens inverse nous aveuglent. Il ne fait pas bon de circuler ici par ces temps de toutes les incertitudes.
En approchant de Zemmouri, un manège nous interpelle. Devant une mosquée, une fébrilité inhabituelle. Une flopée de véhicules provoque un énorme charivari. Des clameurs s’élèvent. Des gens ramènent des provisions. D’autres se les disputent.
22h10. Au bout de quinze kilomètres, nous entrons à Zemmouri. Un boucan d’enfer est provoqué par des cortèges de voitures ramenant des vivres et des couvertures. Se sont des particuliers. Ils sont venus de Tlemcen, M’sila, Relizane, Aïn Defla, Bouira, Tizi Ouzou, et de tous les quartiers d’Alger. Sur les pare-brise, vous pouvez lire “Tadhamoun”. Sur les cartes nationales de chaque Algérien, on devrait ajouter cette épithète. Un mot en or. Beau. Fort. Immense. Oui. Solidarité. Un baume en soi que cette formidable “fawdha” caritative. Les catastrophes se succèdent. Mais la générosité populaire est, Dieu soit loué, intacte.
Une impressionnante armada de Nissan de la police, de véhicules militaires et autres fourgons de la Protection civile se mêle aux cortèges des donateurs. N’étaient les étoiles qui scintillent dans le ciel, on se croirait en plein jour. Pourtant, fait étrange, dès que l’on s’engouffre dans le cœur de la ville, c’est le chaos le plus total. C’est l’apocalypse. Le centre-ville baigne dans les ténèbres. Pas une seule bâtisse debout. Tout le centre-ville est rasé.
Quelques torches électriques clignotent ça et là. L’armée a investi en force la place municipale. Les éléments de la Protection civile s’emploient à dégager un ultime corps de sous les décombres, celui d’une femme coincée dans sa villa. Un jardin public est investi par les sinistrés hommes. Il est transformé en mussala à ciel ouvert. Un peu partout, des fûts d’eau. Mourad est sapeur-pompier. Ce grand gaillard au cœur énorme est chef de l’unité marine de la “Himaya”. Il raconte que le tremblement de terre a provoqué une marée basse qui a laissé les pêcheurs cois. “Les barques ont touché le fond. Elles tanguaient dans le vide”, raconte-t-il. “Les pêcheurs ont vu des vagues hautes comme ça ! C’était ahurissant !”, ajoute-t-il avec de grands gestes.
Comme tous ses collègues, Mourad n’a pas fermé l’œil pendant trois nuits consécutives. Il partait sauver des vies à Boumerdès, laissant sa famille dans une détresse totale. Mourad en a marre de la veulerie générale. “On a dénombré plus de 100 morts. Zemmouri a été rasée de la carte. Toute la ville est sinistrée. Les autorités nous ont abandonnés”, dit-il. En tout et pour tout, il n’y a que 80 tentes pour 25 000 habitants.
22h 50. Une file de voitures bondées de vivres arrive au milieu d’un grand brouhaha. Un fourgon décharge des vêtements, des couvertures, de la nourriture. Une Clio déverse des fardeaux d’eau minérale. Ces âmes charitables se sont déplacées depuis El-Harrach. “Après la prière d’El-Joumouâa, nous avons collecté des dons et voilà”, confie un jeune barbu, un portable pendu à l’oreille. L’homme est en grande discussion avec Mourad, le sapeur-pompier : “Organisez-vous et dégagez un comité pour qu’on puisse avoir un interlocuteur.” Ici, on préfère remettre l’aide en mains propres, sans intermédiaires.
Une espèce de QG a été aménagé au milieu de la ville. Les militaires, pourtant présents en force, n’ont même pas de projecteur, encore moins un groupe électrogène. Même pas la lueur d’une bougie. En dépit d’un imposant dispositif de sécurité, ce sont les jeunes qui montent la garde. Des vigiles, qui arpentent les artères délabrées de la ville, n’hésitent pas à apostropher et interroger toute personne suspecte. Et pour cause, les pilleurs rôdent alentour. “Il y a même eu des étrangers au village qui ont coupé la route à des automobilistes isolés et les ont menacés à l’arme blanche”, affirme Mourad.
23h. Nous gagnons le Centre culturel. Toutes les aides sont concentrées ici. Deux magasins ont été improvisés, l’un pour le ravitaillement, l’autre pour les matelas et les couvertures. Une foule est massée à l’entrée de l’un et l’autre magasin, au milieu d’une grande anarchie. Des voitures déchargent les dons ; des bras s’agitent, des voix s’élèvent, réclamant qui une couverture, qui une bouteille d’eau ou une boîte de lait. Nous serons scandalisés par la façon avec laquelle ce formidable élan de solidarité est venu se briser sur l’autel de l’anarchie, du trafic, voire du vol. Un homme d’un certain âge tempête : “J’attends depuis un lustre qu’on me donne un matelas. Même les dons, ils traficotent dedans !” Pendant ce temps, des jeunes sortent avec des ballots de victuailles.
Ceux qui savent jouer des coudes peuvent même doubler la mise et avoir autant de parts qu’ils veulent. Les plus timides se retrouvent sans rien. Bizarrement, les policiers, pourtant massés en force autour du centre de sûreté de la daïra, ne se mêlent de rien. Un seul flic tente d’assurer un semblant d’ordre autant que faire se peut. Il est vite dépassé. Cris et récriminations s’élèvent de partout. Bientôt, l’homme s’énerve. “Vous au moins vous êtes auprès de vos enfants. Moi, mes enfants, je ne sais même pas dans quel état ils sont !”, se plaint-il.
Il est tard, et des dizaines de familles manquent de matelas. Il n’y a plus que des peaux de mouton pour poser ses os. Les citoyens louent tous la chaîne de solidarité populaire. En revanche, ils pestent contre l’absence des autorités. “Zemmouri a été oubliée. N’étaient les gens du peuple qui sont venus à la rescousse, nous n’aurions même pas trouvé de l’eau potable !”, disent-ils.
23h25. Virée à la cité 450-Logements, seul site viable de tout Zemmouri. Les bâtiments ont été construits au début des années 1990. Pourtant, le séisme a vite eu raison de leurs murs. Tous sont au rouge, si bien que les familles ont dressé des tentes au bas de leurs immeubles. Celles-là sont relativement plus nanties. Vautrés sur des bouts de gazon, des jeunes devisent paisiblement. On ne se croirait pas dans la même ville.
Samir a 29 ans. Il est agent de sécurité. Samir affirme que, dans tout le quartier, il n’y a eu qu’un seul mort. Et quel mort ! C’est un petit garçon de 10 ans : Abdesselam. Il a fendu le cœur de tout le quartier. “Il jouait dans le quartier, et quand la terre a tremblé, il a couru pour monter chez lui. À ce moment-là, un mur s’est détaché du quatrième étage et l’a écrasé”, dit Samir. Le mur témoigne encore de l’horreur. Le sang du petit Abdesselam était encore tout frais. Samir raconte une scène des plus pathétiques : “Le pauvre petit gisait sous le bloc de béton pendant vingt-quatre heures. Son père ne pouvant le dégager, il a passé toute la nuit assis auprès du corps inanimé de son fils, en se tenant la tête entre les mains, et en pleurant son enfant chéri !”
Outre cette affreuse nouvelle, un enseignant de français est choqué d’apprendre la perte d’un de ses anciens collègues converti au journalisme. Il s’agit de notre très cher Rabah. Rabah Hammouche, notre défunt chef de bureau à Boumerdès, mort vaillamment en sauvant sa femme et sa fille des décombres.
Nous resterons dans l’hospitalité de ces bonnes gens jusqu’à 1h du matin. La discussion tourne un bon moment autour de l’avenir de Zemmouri, une charmante localité qui avait plus d’un atout pour elle. En outre, les locataires se posent la question de savoir s’ils ne pourront jamais remonter dans leurs appartements. En attendant, ils sillonnent le quartier, tandis que les femmes et les enfants discutent sous les tentes. Dedans ou dehors, le sommeil boude tout le monde. Pour la troisième nuit consécutive, pas moyen de fermer l’œil. “Ce n’est que maintenant que nous commençons à reprendre nos esprits”, dit Samir. Au reste, la vigilance est plus que de mise. Des rôdeurs indélicats sont signalés un peu partout. “Ils ont volé huit voitures durant ces dernières quarante-huit heures”, affirment plusieurs sources. Un témoignage nous laisse sans voix. “Un charognard s’est jeté sur un cadavre et lui a pris un téléphone portable !”, nous dit-on.
1h du matin. Nous reprenons la route au milieu d’un noir opaque. L’ombre du GSPC nous poursuit jusqu’à Boumerdès. Un sinistré affirme avoir perdu son frère dans un attentat terroriste, il y a tout juste une semaine.

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