Alger la Blanche

Boumerdès au lendemain du séisme : L'immense solitude

C'est très lentement que nous avancions ce matin-là vers la ville de Boumerdès en raison d'un trafic extraordinairement dense. Alger semblait vidée de ses véhicules qui se dirigeaient tous vers Boumerdès.

Ce qui a quelque peu entravé le mouvement des ambulances dans leurs ininterrompus va-et-vient. Les câbles téléphoniques étant endommagés, de nombreux citoyens, en tout cas ceux disposant de véhicules, ont préféré se déplacer sur les lieux pour aller recueillir directement des nouvelles de leurs parents et amis. Sur la route, où très peu d'autobus circulent, plusieurs personnes, parfois en famille, ont eu recours à l'autostop pour arriver à destination. Première chose qui vous frappe de part et d'autre sur ce tronçon, fissuré à plusieurs endroits, mis à part le nombre impressionnant de bâtisses affaissées, c'est d'abord ce paradoxe de voir, à quelques mètres de distance, la résistance de nombreuses vieilles bâtisses à côté de ces villas neuves, dont plusieurs ne sont même pas achevées. Nous nous arrêtons à mi-chemin pour nous rapprocher des citoyens sinistrés, et c'est très vite que nous sommes « projetés » au cur du désastre. Les habitants de Haouch El Makhfi, dans la daïra de Boudouaou, nous invitent à traverser des champs pour arriver à leur quartier. Nous nous engageons avec eux à bord de notre véhicule. « N'ayez pas peur, vous êtes avec moi », trouve l'utilité de préciser notre guide avant de poursuivre : « Nous ne sommes pas des terroristes comme ils vous le disent. » En haut d'une côte poussiéreuse, des silhouettes blafardes attendent parmi les ruines sous un soleil de plomb. Le silence est très lourd et la profonde tristesse dans les regards nous interdit toute invitation à la discussion. On a soudain l'impression qu'il n'y a plus rien à se dire. Le respect pour les morts et la douleur de leurs proches survivants nous empêchent de remuer le couteau dans la plaie. Nous avançons vers l'habitation la plus touchée, celle appartenant à la famille Chikhi. Ce qui peut paraître une sorte d'esplanade fendue n'est rien d'autre que le troisième étage d'une bâtisse entièrement engloutie avec six membres d'une même famille à l'intérieur. Le survivant, un jeune homme d'une trentaine d'années et d'un calme inquiétant, nous raconte que sa mère et sa sur « se trouvent encore les décombres » pendant que les femmes du voisinage s'affairaient à laver ses trois surs dans une maison de fortune avant leur inhumation.

« Personne n'est venu nous aider depuis hier. On n'a rien pu faire, on les a sollicités (les autorités, ndlr), ils disent qu'ils ne peuvent rien faire », intervient son voisin atterré par le sentiment d'impuissance. Un agent de la protection civile, visiblement très embarrassé face à une population outragée, apporte lui aussi son aide à mains nues. « En attendant l'arrivée du matériel adéquat, on fait ce qu'on peut », explique-t-il. Interrogé sur le long retard de ces moyens, il explique que « les dégâts sont immenses et s'étendent sur de larges proportions du territoire des deux wilayas ». Ce qui ne convainc nullement les habitants des Haouch El Makhfi, Haouch Lebane et Haï El Badr : « Une caserne se trouve à 500 mètres de chez nous, ils ont les projecteurs et autres engins, pourquoi n'ont-ils pas intervenu ? Aussi, des entrepreneurs privés, qui auraient dû le faire spontanément, n'ont pas voulu engager leurs outils. S'attendaient-ils à être payés peut-être ? » s'interroge un habitant.

Nous poursuivons notre chemin vers le chef-lieu de la wilaya de Boumerdès. Arrivés à la cité du 11-Décembre, à l'entrée de la ville, la scène est apocalyptique. Au moins six immeubles se sont complètement affaissés d'une façon spectaculaire et dont les quatre étages se sont parfaitement entassés les uns sur les autres. Comme partout ailleurs, on continuait à ce moment-là à jouer contre la montre. Un entrepreneur avait, juste après le séisme, engagé trois engins chargeurs (966C) de son entreprise. Deux à Boumerdès-ville et un troisième à Thenia. « On a pu jusqu'à maintenant sauver 8 personnes », précise-t-il avant de s'insurger : « qu'on ne me parle plus de l'Etat. Plus de 20 heures après, nous n'avons vu personne ici, pas même un petit président d'APC. » Effectivement, de très nombreuses familles qui continuent de passer la nuit dans la rue nous ont rapporté qu'elles n'ont vu venir aucun soutien de la part des autorités : « ni couvertures, ni eau, ni médicaments, ni lait pour les enfants en bas âge, ni nourriture, rien. » Sur les places publiques, des parasols et des draps sont déployés en guise de tentes pour se protéger du soleil pendant la journée et du froid la nuit. Nous avons contacté, ce jeudi, par téléphone à partir de Boumerdès la direction générale du Croissant-Rouge algérien pour avoir des explications sur cette absence. La voix nous répondait que les équipes sont sur le terrain et que personne ne pourra répondre à notre question.
En rentrant, nous avons laissé une population livrée à elle-même avec la lancinante question : jusqu'à quand ?

Yasmine Ferroukhi


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