Boumerdès - Séisme : Témoignage d’une psychologue
Témoignage d’une psychologue clinicienne revenue d’une mission d’une semaine (du 05/06 au 11/06), sur les lieux du récent séisme en Algérie.
Ayant répondu à l’appel d’un « collectif de médecins » de Paris, j’ai eu la chance de faire partie du premier groupe de médecins et psychologues bénévoles, totalement pris en charge par le Ministère de la Santé algérien.
A notre arrivée à l’aéroport Houari Boumediène, nous avons été accueillis très officiellement et croisé les « pompiers français » qui regagnaient la France, visiblement épuisés mais heureux d’avoir partagé des instants privilégiés avec leurs collègues algériens. C’était émouvant de les voir repartir avec, à la main, le drapeau algérien.
L’après-midi, nous participions, à Boumerdès, au staff de la « cellule de crise », désireux de nous mettre aussitôt à la disposition des équipes déjà sur le terrain depuis le 21 mai. Rencontre impressionnante avec des professionnels de la santé engagés à fond, au bord de l’épuisement après avoir accompli une tâche, titanesque, tous les blessés ayant été traités.
Nous devions donc entrer dans le dispositif de « soutien psychologique » aux victimes du séisme. Les équipes déjà constituées ont présenté un état des lieux et exprimé leur désir d’être renforcées sur les différents sites (Boumerdes, Zemmouri, Dergana, les Issers)
Notre « groupe » s’est redéployé en sous-groupes de trois (un médecin et 2 psychologues) sur les différents sites. Je me suis déterminée pour les Issers -la psychologue bénévole sur le terrain depuis quelques jours- signalant que le travail « clinique » au sens strict du terme, n’avait pas encore été mis en place sur ce site.
2e jour :
Le médecin-psychologue et les trois psychologues cliniciennes étions sur les lieux. Nous nous sommes tout d’abord présentées au Secteur Sanitaire de Bordj-Menaïel, soucieuses d’intervenir dans un cadre légal, celui du Ministère de la Santé.
Sur ce site, l’équipe de l’U.D.S des Issers (Dispensaire d’Hygiène Scolaire) nous a chaleureusement accueillies et permis de créer deux « espaces de parole », avec les moyens du bord.
Le site lui-même comporte 203 tentes. Notre premier travail a consisté à circuler entre les tentes, y entrant sur invitation et laissant venir à nous les plus curieux ou les plus courageux...
Nous avons également pris contact, dans les tentes, avec les scouts, le Croissant Rouge, les Conseillères d’Orientation Scolaire et Professionnelle, une psychologue scolaire ainsi qu’avec les éléments de la Protection Civile, chargés de la distribution des denrées alimentaires. Le midi, nous avons d’ailleurs partagé leurs gamelles d’une façon très démocratique et populaire...
Puis, sont venus à nous, par ordre d’arrivée, les enfants, les femmes, les hommes. Notre statut de « volontaires venues de France » a beaucoup ému la population rencontrée. Une vieille femme, sortant de sa poitrine, une très ancienne photo de « moudjahidines en armes » a pu donner un sens à l’Histoire en général et à la Sienne en particulier en disant : « il y a eu le colonialisme. Et nos enfants sont partis en France. Ils ont la nationalité française. Là-bas, ils ont étudié et maintenant ils viennent nous soigner ! ». Il y avait comme un parfum de réconciliation dans son analyse : un lien fait entre deux blessures : la guerre de libération et le séisme. Deux traumatismes, deux pays qui se rejoignent dans « l’ici et maintenant » de notre venue.
Rapidement, nous avons pu entrer dans les tentes, informant leurs occupants de l’installation de la cellule de soutien psychologique au niveau de l’U.D.S. Le bouche à oreille a bien fonctionné, surtout grâce aux enfants qui faisaient une pub d’enfer auprès des « copains », après un entretien avec nous.
Le travail psychologique :
* Principalement, écouter, en premier lieu.
* Faire circuler la parole entre adultes, entre parents et enfants, entre les enfants eux-mêmes pour qu’ils soient en mesure de mettre des mots sur le traumatisme vécu.
* Faire retrouver la chronologie des faits, la place de chacun au moment du séisme (remise en place des repères spatio-temporels), les sensations éprouvées, les gestes ou les non-gestes (sidération)
* Apporter des informations scientifiques pour lutter contre les rumeurs apocalyptiques entretenues par des agitateurs en eaux troubles...
* Déculpabiliser enfants et adultes. Exemple : « c’est parce que je n’ai pas fait ma prière, ce jour-là !... ». « Je suis partie en oubliant le petit sur le balcon » etc...
* Normaliser le ressenti, c’est-à-dire faire apparaître comme normales après un séisme, les réactions physiques et/ou psychologiques telles que : sommeil ou appétit perturbés, cauchemars, idées obsédantes et intrusives, sentiment de morcellement du corps, hallucinations visuelles, auditives et surtout la PEUR, massive, incontrôlable.
Lors d’un groupe de parole avec les personnels de santé, le médecin du Centre nous a apporté une aide précieuse, en racontant sa propre peur, lui, l’Autorité Médicale !
En toute simplicité, il a décliné les différentes étapes de son ressenti : d’abord le sentiment d’alarme permanent, l’impossibilité de regagner sa maison, surtout la nuit. Et puis « fatigué d’avoir peur » sa décision récente de réintégrer son domicile avec sa famille. A partir de ce moment, d’autres personnes ont pris la même décision.
A ce propos, il est important de noter qu’il y avait sur le site deux types de population (la couleur des tentes est différente). Ceux qui se proclamaient « vrais sinistrés » en opposition à ceux qu’ils appelaient les « faux sinistrés ». Les premiers ont tout perdu, les seconds ne veulent ou ne peuvent réintégrer leur logement. Soit parce que le contrôle n’a pas encore été effectué ou qu’ils n’ont pas confiance dans ce contrôle, soit qu’ils ont peur des nouvelles répliques.
Le travail consistait donc aussi à convaincre ceux qui le pouvaient, à regagner leur domicile. Ceci ayant pour conséquence d’améliorer la qualité de prise en charge des « sans logis ».
Quelques remarques globales :
1- La population nous a d’emblée investies d’un capital-confiance. Selon leurs dires, les premiers a se porter au secours des sinistrés c’étaient les « blouses blanches ».
Très vite, Protection Civile, Croissant Rouge, Scouts, Conseillères d’Orientation, psychologue scolaire, animateurs et éducateurs ont « occupé » le terrain et principalement les enfants. Exemple : 260 enfants ont été emmenés au cirque à Alger, durant notre séjour.
L’enjeu était important : venir en aide très rapidement aux familles et opposer un travail rationnel, éducatif etpsychologique aux « chants des sirènes... d’alarme » associant séisme et colère de Dieu, particulièrement contre les femmes ne portant pas le « hidjab ». A chaque réplique, la population redoutait le big-bang final. Dernière rumeur : un volcan allait surgir et engloutir l’Algérie !
2- Dans l’océan de chaleur humaine d’accueil, de générosité et de partage, de rares mais de réels regards « meurtriers » croisés au hasard de nos pérégrinations sur le site. Je tenterai une hypothèse explicative : nous étions les seules psychologues à ne pas porter le hidjab ( ?)
Cela amène tout naturellement une autre observation importante : ce séisme a réouvert d’anciennes blessures, qui n’ont pu se dire : la guerre de libération et son cortège de souffrances et plus récemment le terrorisme -qui sévissait encore au moment où nous y étions- Il était là, omniprésent dans tous les esprits, le séisme servant d’alibi pour venir raconter l’horreur subie, l’indicible, l’insoutenable...
3- Pour ou contre le bénévolat ? Ou que peut-on apporter en une semaine ?
Moments intenses, émotions, attachements de part et d’autre et après... ?
Nous avons tout de suite eu conscience de ce qui se jouait durant cette semaine, pour eux et pour nous. Nous avons donc à chaque fois resitué notre intervention, notre cadre de travail. Nous informions les consultant(e)s de la possibilité d’être suivi(e) plus longuement par la psychologue clinicienne d’Alger que nous leur présentions pour déjà établir un lien. Les dossiers lui ont été confiés. Et nous sommes intervenues pour demander sa pérennisation aux Issers (création de poste)
Conclusion:
Le seul message qu’on puisse envoyer de par le monde : aidez-les ! Il manque des médicaments. Des cabines climatisées doivent être installées d’urgence, sinon des enfants en bas âge vont mourir de déshydratation par plus de 40° sous les tentes.
Le peuple algérien est digne, courageux, mais trop, c’est trop ! Ils ont besoin de notre soutien matériel et psychologique mais autant de notre présence et notre affection.
Marie-José FOUGHALI
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