Le Soir d'Algérie : La paix tueuse
Le Soir d'Algérie : La paix tueuse : Le président Bouteflika vient de se rappeler une formule qu’il avait utilisée juste après son élection, très contestée et réellement contestable, à la présidence.
“Je suis un homme de paix”, vient-il de répéter à Annaba. En 1999, les journalistes et observateurs politiques avaient situé cette affirmation dans le contexte du projet de concorde civile. Bouteflika avait, à l’époque, l’ambition de ramener la paix en Algérie ; et, juste après la proclamation des résultats du vote, devant les caméras de la télévision, il avait déclaré, en langue arabe, que parmi ses buts figurait “ ikhmad nar el-fitna (éteindre l’incendie de la discorde)
Oua sa oukhmidouha ! (Et je l’éteindrai !)”. Cette affirmation, en son temps, m’avait estomaqué. Je savais que nous venions d’avoir notre premier président islamiste (cf. l’ouvrage collectif dirigé par Hamid Kechad, Bouteflika-Abassi : la paix des cimetières, 1999) ; mais même en tenant compte de cette hypothèse des liens qu’il avait tissés avec des figures de l’islamisme international, il ne pouvait mettre fin au terrorisme islamiste en un tour de main. Aujourd’hui, l’engagement du président apparaît comme une fanfaronnade. Pour s’éviter le ridicule d’un échec, bien grossier, le ministre de l’Intérieur ne parle pas de terrorisme mais de bandits qui n’ont plus qu’à se suicider ! Nous avions déjà entendu ce son de cloche avec Ouyahia et sa théorie du “terrorisme résiduel”.
Bref, la formule “homme de paix” correspondait au but politique de ramener les terroristes islamistes à se rendre à l’homme de paix qui, par ailleurs assurait, en violant le référendum sur la concorde civile, l’impunité aux assassins, aux tueurs et aux violeurs, plus sinistres les uns que les autres, à l’image d’un Benaïcha honoré par la concorde après avoir tué des dizaines de personnes et personnellement violé des dizaines de femmes. Bouteflika n’avait pas vraiment commencé à mettre en pratique sa théorie d’homme de paix que Massinissa Guermah tombait sous les balles d’un gendarme. L’homme de paix est parti tranquillement parler de sida au Nigeria et laisser son ministre Zerhouni montrer le vrai visage du pouvoir qui se mettait en place. Zerhouni a déclaré : “Massinisa est un voyou.” Zerhouni pense réellement et profondément qu’il est en droit de tuer un adolescent algérien parce qu’il est un voyou, sans même un semblant de jugement.
Nous avons alors découvert que rien ne peut émouvoir les nouveaux maîtres de l’Algérie, ni notre vie ni notre mort. Bouteflika et Zerhouni vont ordonner de tirer sur la foule des jeunes manifestants de Kabylie. Il a fallu en arriver à 123 morts pour arrêter leur folie meurtrière. L’“homme de paix” venait de faire assassiner des dizaines d’hommes, et essayez de compter les autres jeunes morts dans les dizaines d’émeutes qui ont secoué tout le pays. Que Bouteflika reprenne aujourd’hui cette définition qu’il se donne avec complaisance montre à quel point nos enfants morts comptent peu pour lui ! Il faut une dose de cynisme criminel sans pareil et sans précédent pour appeler “paix” le silence des cimetières qu’il a peuplés des cadavres de nos enfants.
PAR MOHAMED BOUHAMIDI |