Sonatrach, l'avenir en flou
Sonatrach est au centre d'une polémique cruciale pour l'économie et l'indépendance financière de notre pays.
Une polémique amplifiée ces dernières semaines par les déclarations contradictoires des différents responsables politiques ou de l'Administration, qui vont de la privatisation pure et simple de Sonatrach au maintien de son statut d'entité stratégique.
Le recadrage de la législation sur les hydrocarbures est sans doute l'une des démarches les plus opaques que le Pouvoir en place a eu à entreprendre. Sonatrach est-elle ou pas à vendre ? A l'heure actuelle, nul ne connaît le devenir de cette entreprise nationale tant les déclarations des hauts responsables de l'Etat se contredisent et parfois même changent au gré des circonstances et conjonctures politiques.
Qui croire en fait ? Le Président de la République, qui déclare devant la délégation des chefs d'entreprises français en visite à Alger qu'il n'est pas question de retirer l'avant-projet de loi sur les hydrocarbures « consacrant largement la concurrence » ? Se fier aux propos du Chef du gouvernement allant dans le sens de l'instauration d'un débat contradictoire autour de ce texte qui ne constitue pas, selon lui, une priorité du moment ? Ou se contenter de cette affirmation du ministre de la Participation et de la Promotion de l'investissement quand il dit que « pratiquement tous les secteurs publics sont visés par le processus de privatisation et que seule une privatisation de Sonatrach est exclue pour le moment » ? C'est peut-être ce délai supplémentaire que se donnent les pouvoirs publics pour franchir le fatidique pas qui fait gagner en assurance le chef de l'Exécutif et l'encourage à préciser, à l'occasion d'une conférence de presse durant laquelle il a commenté les résultats des élections locales, qu'il parlait en tant que Chef du gouvernement, secrétaire général du FLN et citoyen quand il affirmait qu'il revient au peuple de se prononcer sur le sort de Sonatrach ?
L'avant-projet de loi sur les hydrocarbures ne mentionne, en effet, ni une ouverture du capital, ni une privatisation, ni une réorganisation de la compagnie pétrolière. Il vise pourtant, de l'avis de l'ancien Chef de gouvernement Sid-Ahmed Ghozali, « un objectif réel et inavoué : la privatisation ». Samedi dernier, c'était au tour du patron du RND, Ahmed Ouyahia, de dénoncer la privatisation de Sonatrach et de s'interroger sur le pourquoi « de la révision d'une loi qui a permis au pays de renflouer ses réserves de changes ». Comme s'il y avait une sorte de deal entre le FLN et le RND pour isoler Bouteflika, le mettre dans une situation embarrassante à l'approche de l'élection présidentielle en se présentant comme les défenseurs des intérêts nationaux.
La mouture actuelle, légèrement modifiée suite aux pressions du syndicat du secteur, même si elle prône toujours le régime de concession mettant sur un pied d'égalité Sonatrach et les compagnies étrangères, revoit toutefois à la hausse la participation de cette dernière à l'exploitation des gisements concédés à d'autres opérateurs. Dans le précédent texte, la participation de Sonatrach se situait dans une fourchette allant de 5 % à 25 %. Elle a été portée dans le nouveau texte à un niveau compris entre 25 % et 30 %. La non-remise en cause de l'esprit du texte ne confère à la fédération des pétroliers qu'une victoire partielle. Il est vrai que depuis mars 2001, mois durant lequel on a assisté à la paralysie du secteur en signe de protestation contre cet avant-projet de loi, la réaction du syndicat s'est faite de plus en plus timide. Devenu député du FLN, partie majoritaire à l'APN, Mohamed-Lakhdar Badreddine, secrétaire général de la fédération des pétroliers, ne s'oppose plus avec la même vigueur au changement de statut de Sonatrach. Il s'éloigne même peu à peu de son exigence à une participation majoritaire de la compagnie nationale dans tout investissement nouveau.
Le patron de la centrale syndicale, Abdelmajid Sidi-Saïd, se contente, quant à lui, de qualifier ce projet « d'inopportun » sans l'inscrire à l'ordre du jour de la bipartite UGTA-gouvernement de septembre dernier. Laissé vide, ce terrain de revendication est vite occupé par les chefs d'entreprises privées qui, dans une analyse adressée au Chef du gouvernement et au ministre de l'Energie, plaident pour la prudence et l'orientation de la vision énergétique du pays. Cette appréhension du patronat est jugée « normale » par le ministre de l'Energie, Chakib Khelil. Il la réduit à une « peur du changement pour avoir profité de la sécurité de l'Etat et vécu sous son aile ». Chakib Khelil tient pourtant à rassurer. Il n'est pas nécessaire de privatiser Sonatrach, dit-il. Ses arguments : l'entreprise pétrolière a généré des bénéfices de l'ordre de 2,4 milliards de dollars et a un avenir certain et rentable à long terme. Alors qu'elle vient tout juste de démarrer son processus d'internationalisation, Sonatrach est la 12e compagnie pétrolière mondiale. Elle obtient, de ce fait, des financements sans garantie de l'Etat et sans même présenter son bilan.
D'où l'intérêt des Américains qui ont été les premiers à participer à ce débat en conseillant à l'Algérie d'ouvrir rapidement à la concurrence l'ensemble des branches d'activités du secteur pétrolier et parapétrolier. Le secrétaire adjoint au département américain du Commerce en visite récemment à Alger a, en effet, déclaré qu'il faut que « l'Algérie revoit sa législation, surtout dans le secteur des hydrocarbures, pour une plus grande participation des entreprises étrangères », ajoutant que « les entreprises américaines sont prêtes à aider l'Algérie à exploiter au mieux ses ressources afin que celles-ci soient disponibles sur le marché mondial ».
Cet encouragement est loin d'être dénué d'arrière pensée. Fortement implantés dans le secteur depuis les réformes des années 1990, les Américains ont réalisé un investissement de l'ordre de 4 milliards de dollars durant cette période. Si l'on médite l'intérêt des Américains envers cet avant-projet de loi sur les hydrocarbures que Janette Sanderson, ambassadrice des Etats-Unis à Alger, dit soutenir, on serait tenté de s'interroger sur les objectifs inavoués des pouvoirs publics. Des objectifs qu'ils seraient tentés de cacher pour le moment. Car pour le simple citoyen, ce n'est pas tant la cession de Sonatrach qui fait peur, mais l'acquisition du sous-sol, la gestion des hydrocarbures par des opérateurs étrangers et surtout la privatisation de nos richesses nationales. Nissa H. |